Les syndicats et l'évolution du commerce et de la distribution
Le conflit chez DELHAIZE (*) est assez symptomatique de l'évolution du commerce et des rapports de force dans ce secteur.
Petit rappel, durant les années 60, la hausse des revenus et l'évolution de la consommation subséquente ont suscité une réponse dans l'organisation commerciale à savoir la création de grands magasins de consommation courante (alimentaire, produits d'entretien,…) de plus en plus situés en périphérie des centres urbains et accessibles surtout en auto qui parallèlement se démocratisait.
La lutte des petits commerçants (commerces de détail nombreux dans les quartiers d'habitation) contre ces nouveaux ensembles fut vive mais vaine. De lois de cadenas en lois de cadenas, l'ensemble du pays fut couvert de grandes surfaces hormis certains établissements indépendants bénéficiant souvent d'un effet de niche (géographique, de qualité, de tradition,...). Nos centres villes à l'attractivité commerciale réduite en portent encore les stigmates.
Politiquement, si les libéraux y étaient réticents, les démocrates chrétiens partagés, le monde socialiste était généralement favorable à ces implantations et ce pour diverses raisons. De nombreuses communes dirigées par des mandataires de gauche accueillirent à bras ouverts les nouvelles implantations commerciales (**). D'une part, l'offre pour la population s'en trouvait très largement élargie (et donc la concurrence sur les prix mais les socialistes idéologiquement ne pouvaient guère le souligner), d'autre part ces grandes surfaces créaient des emplois de base notamment dans des zones où l'industrie ne les offrait plus (soit qu'elle disparaissait, soit qu'elle s'automatisait et réduisait le personnel non qualifié). Enfin, et l'argument n'était guère évoqué, la disparition des grands ensembles industriels (charbonnages, verreries, puis sidérurgie,…) réduisait d'autant le poids syndical (notamment de la FGTB qui y était la plus forte en Wallonie). Les grandes surfaces pouvaient « remplacer » (mais surtout avec un emploi féminin) les grands ensembles industriels notamment pour conserver une défense forte des salariés et donc le poids syndical.
Depuis quelques années, le contexte change. D'une part, l'E Commerce prend des parts de marchés (le COVID avec ses restrictions de circulation a accentué un temps le phénomène) de plus en plus importantes du moins pour certaines fournitures. Les (jeunes ?) ménages travaillant à l'extérieur ne souhaitent plus passer du temps (aussi précieux le week end qu'en semaine pour des raisons notamment familiales) à faire la file dans de grandes surfaces. Le télétravail ne change guère la donne de ce point de vue même s'il permet d'éviter les temps de trajets pénibles domicile-travail. Sociologiquement, les personnes se rendant dans les grandes surfaces pourraient de plus en plus se réduire à celles disposant des revenus les plus faibles (peu d'accès à l'E commerce, souhaits de prix très bas,…) ce qui favoriseraient les grandes surfaces au discount important au détriment des chaines se situant plus dans la moyenne des prix.
Le contexte « écologique » (lutte contre les gaspillages d'énergie, d'eau, de matières premières, défense de l'agriculture de base,…) suscite aussi des modifications du comportement des consommateurs qui les conduit à éviter les grandes surfaces surtout intégrées. De ce point de vue, les « franchisés, s'ils ont une certaine autonomie, peuvent mieux répondre à leurs clients soucieux d'achats dits de proximité (***).
C'est dire si le combat des syndicats contre la franchisation de la centaine de magasins intégrés de DELHAIZE ressemble fort à un combat d'arrière garde. C'est en partie ce qui explique sa virulence, les syndicats sentant confusément qu'une telle digue risque plus ou moins rapidement d'emporter une large partie du secteur de la distribution vers un nouveau modèle (après le passage des « Carrefour Market » de Mestdagh vers le réseau Intermarché). Les annonces récentes évoquant la très faible rentabilité globale du secteur de la distribution en Belgique en rajoute encore à l'inquiétude ambiante.
Parmi leurs arguments, il y aurait les différences de statut social des travailleurs entre ces deux types de magasins (intégrés ou non). Les commerces indépendants ou franchisés ont souvent la réputation d'être moins généreux pour leur personnel alors que dans les grandes surfaces (la barre de 50 travailleurs pour les comités d'entreprise) les syndicats arracheraient plus facilement divers avantages.
Le salut ne viendrait-il pas pour les travailleurs du commerce de changer la cible et de tenter de renforcer une certaine uniformisation des conditions de travail (pour autant que la différence soit en pratique quotidienne aussi importante que prétendu) de manière à ce que les droits légitimes des uns et des autres soient mieux défendus quel que soit le statut juridique de l'établissement commercial employeur ?
(*) Pour rappel cette chaine comporte 6/7 de magasins franchisés et veut également franchiser le 1/7è restant.
(**) Ces grands ensembles commerciaux tuèrent non seulement les commerces de proximité mais aussi les coopératives (socialistes ou chrétiennes) de distribution qui ne surent pas s'adapter.
(***) Contrairement à ce que pensent de nombreux consommateurs acheter local ou en proximité ne veut surtout pas dire acheter national. Dans le Sud de la France, vaut mieux acheter un fruit catalan que de faire transporter des cageots depuis les Hauts de France. De ce point de vue les labels nationaux (produits en France, en Belgique, en Wallonie…) sont souvent des trompes l'œil hormis ... au GD Luxembourg..
