Les Frères à Jemappes : des débuts mouvementés
Alors que la Révolution Industrielle bouleverse les modes de vie et les mentalités notamment du Borinage (à l'Ouest de Mons, Hainaut, Belgique), trois Frères des Ecoles Chrétiennes font en 1851 (il y a donc 175 ans) leur entrée à Jemappes. Grâce à la générosité (*) du Comte Ferdinand de Meeûs (1798-1861), gouverneur de la Société Générale et influent dans différentes sociétés charbonnières du Borinage, ils s'installent d'abord dans ce que les gens appellent pompeusement le « château de Jemappes » avant de déménager en 1854, place de Jéricho puis en 1863 à l'emplacement actuel à l'avenue Foch. Le 31/05/1857, soit quelques mois après la visite du Roi Léopold 1er dans les houillères boraines du 07/09/1856 (*), Jemappes fut le théâtre d'émeutes particulièrement violentes à la suite du vote de la « loi des couvents » : les manifestants saccagèrent puis mirent le feu au couvent des Frères et les religieux durent s'enfuir pour échapper à la colère populaire.
Extrait de « Commotions populaires en Belgique, 1834-1902 », Frans VAN KALKEN : « Ce fut cependant en ce pacifique dimanche que se produisit l'incident capital des troubles de 1857, incident sauvage, situé si en dehors de la ligne des événements (le projet de loi incriminé avait été entretemps abandonné) qu'il convient d'en attribuer l'origine à quelques meneurs locaux : ce fut l'invasion, vers 10 heures du soir, de l'école des frères de la Doctrine chrétienne, place de Jéricho, à Jemmapes. Œuvre d'une centaine d'énergumènes, l'assaut brusque et concerté de ce local fut précédé d'une lapidation des portes et des fenêtres et suivi d'un autodafé des meubles et de la literie. Les voisins, scandalisés, eurent quelque peine à tirer les pauvres religieux des mains de leurs persécuteurs. Effrayés sans doute par leurs propres vociférations, ces derniers s'éparpillèrent à l'arrivée des gendarmes. Un escadron de cavalerie, envoyé d'urgence de Mons, vers minuit, trouva la place de Jéricho déserte. »
(*) Selon Jean PUISSANT (professeur émérite à l'ULB) dans « L'évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage » (1979), les encouragements du « patronat » houiller n'était pas uniquement altruiste. Il y avait aussi l'intérêt de disposer d'une main d'œuvre mieux formée et moins « turbulente ».
« Des sa création, la Caisse de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs du bassin houiller du Couchant de Mons (créée par les exploitants de charbonnages) consacre une somme non négligeable au développement de l'instruction, avec l'aide d'ailleurs de la Société Générale (le subside annuel à cet effet est de 5.000 francs pour la période de 1841 à 1861). La justification de cet investissement tient dans l'observation que « l'absence presque totale de principes religieux, le défaut d'ordre et d'économie, l'imprévoyance pour les besoins à venir, l'ivrognerie, le libertinage, le relâchement de tous les liens de famille, marchent de pair avec le manque d'instruction. » (22). L'enseignement confessionnel est jugé le plus qualifié pour cette mission (« les jeunes gens sortant à 12 ans de ces écoles (...) font pour la plupart preuve d'aptitude et de subordination et ont une conduite fort régulière ») (23). Il (cet enseignement confessionnel) obtient environ 4/5 des subsides : de 1852 à 1866, les frères des écoles chrétiennes reçoivent 92.428 francs, les religieuses 90.332 francs et les écoles laïques seulement 34.288 francs (24 ). En plus de ces subsides collectifs, certains charbonnages contribuent plus particulièrement à la fondation ou à l'entretien de telle institution religieuse, c'est le cas en particulier du Grand Hornu (25).
(22) Caisse de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs, 1er rapport annuel 1841, Mons, 1842. Cité également par Achille DELATTRE dans son bouquin « Combat » 1949 , p.126. Dans les pages suivantes de cet ouvrage, A. DELATTRE voudra apporter divers éléments montrant que cette réputation des Borains n'est pas totalement aussi justifiée.
(23) Caisse de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs. Rapport annuel 1853, Mons, 1854, p. 25. « On a cru voir une tendance politique dans les encouragements que vous donnez aux écoles primaires dirigées par des corporations religieuses. Ce soupçon est souverainement injuste... Plusieurs d'entre vous, Messieurs, ont souvent déclaré que les jeunes gens sortant à 12 ans de ces écoles pour venir travailler dans nos houillères font pour la plupart preuve d'aptitude et de subordination et ont une conduite fort régulière... Quand des hommes sérieux, dont le libéralisme est connu, quand des fonctionnaires publics éclairés, quand ceux qui sont journellement en contact avec nos ouvriers mineurs déclarent que tel est le système d'éducation qui convient le mieux à cette partie si intéressante de la population, par quels arguments viendraient-on soutenir le contraire ?
( 24 ) Idem, Rapport annuel 1866, Mons, 1867, p. 28. ( 25 ) Idem, Rapport annuel 1841, Mons, 1842, p. 14. Lors de la fondation d'un couvent des Sœurs de Notre-Dame à Hornu, par exemple, la Caisse de Prévoyance verse un subside de 1.000 francs.
(**)Le comte Ferdinand-Philippe de Meeüs, membre du Congrès national, ami intime du roi Léopold Ier, s'intéresse financièrement aux charbonnages et joue un rôle déterminant dans les destinées de Flénu en convainquant le souverain à visiter les installations minières. Le 7 septembre 1856, le cortège royal remonte le « Pavé des Fosses » à Cuesmes et s'arrête devant les nouvelles pompes à feu du Levant de Flénu (alors dans Jemappes). Il emprunte la rue du Moulin d'En-Haut et défile sous un arc de triomphe élevé « avec le diamant noir du pays »
