Au commencement était la guerre (A. BAUER)
Né en 1947, comme d'autres boomers, j'ai eu l'impression de vivre dans un monde sans guerre. Celle dite froide semblait si lointaine alors que j'habitais à quelques klms de Casteau et du SHAPE (Grand Quartier général des puissances alliées en Europe) de l'OTAN. Nous étions confiant dans un face à face US-URSS qui ne s'exprimait violemment qu'aux périphéries. C'était du moins l'impression que j'en avais dès que j'ai commencé à m'intéresser à autre chose qu'aux jeux de billes. L'invasion de la Hongrie (la Corée j'étais trop jeune) nous bouleversa quelques jours et puis ce furent surtout les troubles ou guerres d'indépendance coloniale dont le drame congolais d'une part et la guerre d'Algérie d'autre part, furent, pour nous, les plus marquantes. Ensuite, ce fut le VIETNAM voire les mobilisations contre les armes nucléaires (le fameux parapluie) qui marquèrent mon entrée dans l'espace public de l'expression politique. Mai 1968 en fut l'apogée. Quelques années plus tard, après la chute de SAIGON, les boots people furent la mesure de notre naïveté, le nouveau régime vietnamien n'étant guère meilleur que ses prédécesseurs. Cela mit un frein à notre esprit de marcheur « anti » et nous enleva une part non négligeable de notre enthousiasme « démocratique ».
C'est dire si la chute du mur de BERLIN raviva quelque peu la flamme et l'espoir d'un monde meilleur. Elle nous éloigna encore un peu plus des drames sanglants nous donnant l'impression qu'ils étaient réservés à des contrées marginalisées. La longue guerre d'indépendance des anciennes républiques de Yougoslavie était vue comme la suite inéluctable de l'effondrement du parrain soviétique (encore qu'il fut en froid avec Tito) mais concernait essentiellement nos dirigeants et une partie de nos Armées. Entretemps, pour ces dernières, la suppression du SM nous détachait d'autant des préoccupations et des risques « militaires ». L'extension des aires de missions de l'OTAN, aussi regrettable soit-elle (voir « Solidarité entre membres de l'OTAN et Irak » - février 2003, dans « A nos plumes »), était demeurée assez invisible pour le commun des mortels.
Les bombardements par l'OTAN de la Serbie en 1999 mirent plus ou moins fin à la guerre dans cette contrée mais marquèrent les esprits en Russie qui estimèrent que les promesses de l'après chute du mur n'auraient été que de belles paroles. Quant à l'OTAN, il sembla y trouver une raison de sa pérennité qui pouvait alors effectivement être contestée vu la disparition de la menace soviétique.
Certes, la situation de la France et de la Belgique ne sont pas comparables. La première, malgré la fin de la guerre froide, a continué à mener divers combats, soit en coalition, soit seule, notamment en Afrique contre ceux qui lui contestaient son pré carré. La Belgique a eu certes des participations à quelques conflits mais ce n'était plus que le lot de militaires de carrières, les civils restant assoupis dans leur quiétude. Le drame du Rwanda avec son génocide apparu plus proche à la Belgique compte tenu de liens historiques et la mort des soldats belges du camp Kigali.
Vingt ans plus tard, l'invasion de la Crimée ne déclencha pas dans nos rangs d'inquiétudes nouvelles. Cela nous semblait une tentative russe de retrouver à la marge ses anciennes frontières et le glacis soi-disant protecteur.
Par contre, l'invasion de l'Ukraine changea la donne. Ce n'était plus seulement la répétition des invasions punitives de l'URSS dans le cadre du Pacte de Varsovie en Hongrie (1956) ou Tchécoslovaquie (1968), voire la lutte du PC Polonais contre Solidarnosc, Certes, cela s'inscrivait dans une longue tradition hégémonique russe (*) mais cette fois c'était perçu comme une attaque frontale contre un pays indépendant - indépendance confirmée par referendum en 1991 avec 90% de votants (**) - qui avait manifesté son intérêt pour un rapprochement plus intense avec l'Occident. Surtout, il jouxtait les limites de l'Union Européenne et précarisait toute la zone frontière orientale.
Alain BAUER (***) dans « Au commencement était la guerre » (2023) donne, en près de 500 pages, le fil rouge de toute cette histoire qui semble démarrer à la fin de la deuxième guerre mondiale pour nous rappeler que la guerre est le temps long de l'humanité (voire du vivant) et que la paix n'en est jamais que le temps court. Faute de l'avoir oublié, l'invasion de l'Ukraine nous a laissé d'abord pantois (il reste une partie de l'opinion qui incrédule refuse de faire de l'empire russe un ennemi pour diverses raisons bonnes ou mauvaises). Ensuite, l'Europe a semblé vouloir reprendre sa destinée en main mais ses propres contradictions sans parler de l'intrusion de ses adversaires voire d'alliés ne lui facilitent pas la tâche.
Depuis sa parution, le contexte décrit par ce livre n'a pas été fondamentalement modifié, L'ouvrage reste donc pertinent. Il est parfois un peu technique, de longues citations n'aèrent pas nécessairement la lecture mais le message est clair : fini le temps des bisounours, place à celui des chefs (de guerre ou civils) résolus et surtout recherchant l'adhésion d'une opinion publique à qui les efforts ont été présentés longtemps comme des formes modernisées d'esclavage alors qu'ils sont la condition indispensable de notre survie collective.
(*) Au lendemain de l'invasion de l'Ukraine en février 2022, nous écrivions : « Non la Russie n'avait, pour l'essentiel, pas changé par rapport à l'URSS même si la rhétorique communiste était abandonnée. Par contre, la volonté « impériale » de Staline et de ses successeurs, eux-mêmes dans la lignée tsariste, n'est pas disparue avec 1989. En réécrivant son histoire pour n'en préserver que l'épopée, les peuples se mentent à eux-mêmes mais aussi aux autres. Ils induisent ainsi des comportements où l'honneur bafoué aidant, le passé crie vengeance dans un éternel va et vient de violences. Certes, il n'est jamais facile de regarder son passé sans complaisance, c'est vrai pour les individus autant que pour les Etats, les nations, les peuples…. » («Dépasser le passé exécrable en le reconnaissant » 02/03/2022, « A nos plumes »).
(**) A l'époque de grands pays européens, plutôt que de s'en féliciter, s'étaient surtout inquiétés du devenir des armes nucléaires stockées sur son territoire. Si l'Ukraine les avait conservées cela aurait certes constitué une étape dans la prolifération nucléaire avec les dangers que cela pourrait impliquer mais les souffrances du peuple ukrainien d'aujourd'hui auraient peut être été évitées. Les promesses faites à Kiev à l'époque ayant ensuite été considérées comme chiffons de papier.
(***) Les critiques à l'encontre de ce personnage haut en couleur du monde médiatique et éditorial n'enlèvent rien aux qualités de son analyse et à la nécessité pour l'Europe voire l'Occident de sortir de son confort pacifiste qui n'aura été qu'une période exceptionnelle de l'histoire
